Dans les Alpes, au printemps, un phénomène singulier attire l’attention des scientifiques et du grand public : la neige se pare parfois d’une teinte rouge sang, phénomène attribué à la prolifération d’une microalgue appelée Sanguina nivaloides. Cette algue, capable de survivre dans des conditions extrêmes, accumule une molécule de caroténoïde, l’astaxanthine, qui lui confère sa coloration rouge caractéristique et, en absorbant davantage la lumière solaire, réduit l’albédo de la neige.
Ce phénomène, bien que localement capable d’accélérer la fonte du manteau neigeux, fait l’objet d’études approfondies afin de mieux comprendre son impact dans un contexte de changement climatique. Des équipes pluridisciplinaires, regroupées au sein du consortium AlpAlga et associées à des institutions telles que Météo-France, le CNRS et le CEA, utilisent notamment des images satellitaires capturées par Sentinel-2 pour suivre et cartographier ces blooms. Grâce à des méthodes de classification avancées permettant d’exclure les colorations dues aux dépôts de poussières sahariennes, ils ont pu établir le premier atlas des neiges rouges des Alpes, révélant que ces efflorescences apparaissent principalement entre 2000 et 3000 mètres d’altitude et recouvrent jusqu’à 1,3 % de la surface des névés situés au-dessus de 1800 mètres.

Capture d’écran de l’Atlas des neiges rouges des Alpes Européennes : https://umap.openstreetmap.fr/fr/map/red-algae-in-alpine-snow_936611#7/45.729/9.053
Les analyses montrent également que l’apparition des blooms est étroitement liée à des périodes prolongées de fonte – de l’ordre de 50 jours –, qui laissent suffisamment de temps aux microalgues de se multiplier dans un manteau neigeux partiellement fondu et riche en eau liquide, tandis que leur développement est entravé dans les sols qui restent gelés toute l’année, ce qui confirme leur sensibilité à la congélation observée en laboratoire.
Paradoxalement, malgré leur effet local d’accélération de la fonte, les scénarios climatiques étudiés par le GIEC suggèrent que, dans les Alpes, la durée moyenne de fonte et la quantité de neige à moyenne altitude (autour de 2500 mètres) diminueront moins rapidement qu’à basse altitude (environ 1500 mètres), laissant présager une stabilité, voire une légère diminution, de la fréquence des blooms d’ici à 2100.
Ces projections indiquent ainsi que, bien que le sang des glaciers soit emblématique et visible, son impact global sur la fonte du manteau neigeux ne constituera pas une rétroaction positive majeure sur le climat régional.
Par ailleurs, des recherches complémentaires ont permis de mettre en lumière les adaptations particulières de Sanguina nivaloides, telles que sa membrane plasmique ridée augmentant la surface d’échange avec l’environnement, et une organisation cellulaire optimisée pour capter la lumière diffusée par la neige, autant de caractéristiques qui lui confèrent une résilience remarquable dans cet écosystème fragile.
Finalement, si ce phénomène, visible à l’œil nu et emblématique du lien intime entre vie microscopique et environnement glaciaire, contribue localement à la dynamique de fonte, les études actuelles montrent que, dans le contexte d’un réchauffement global, l’impact de ces blooms sur la cryosphère des Alpes devrait rester marginal, invitant ainsi à poursuivre la surveillance par satellite et à approfondir la compréhension des interactions complexes entre microalgues, neige et climat.
Références :
Article publié dans PNAS (https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.2400362121)
Communiqué CNRS – Département de biologie (https://www.cnrs.fr/fr/presse/alpalga-la-recherche-des-micro-algues-des-neiges-en-montagne)
Article EGU – Sciences européennes (https://tc.copernicus.org/articles/12/1249/2018/)
Atlas des neiges rouges des Alpes Européennes (https://umap.openstreetmap.fr/fr/map/red-algae-in-alpine-snow_936611#7/45.729/9.053)

